Visages des faubourgs III

Édifice Jean-Pierre-Perreault © Vanessa Forget

Visages des faubourgs III

Francine Gagné, co-fondatrice, directrice générale et artistique de Circuit-Est centre chorégraphique

 

Le magnifique bâtiment principal de Circuit-Est trône au coin De Lorimier et de Sherbrooke Est. Le titre de « centre chorégraphique », une structure presque unique au Canada, ne laisse pas deviner toute l’ampleur de ce qu’il abrite en ses murs. Francine Gagné est la co-fondatrice ainsi que la directrice générale et artistique de l’institution qui a fêté ses trente ans d’existence en 2017. Son parcours personnel et celui de l’organisme sont deux histoires fascinantes qui se nourrissent l’une et l’autre.

 

La danse allait de soi

La danse s’est installée tôt dans la vie de Francine Gagné et ne l’a jamais vraiment quittée. Dès l’âge de cinq ans, elle pratique le ballet classique et elle n’arrêtera qu’à l’âge de douze ans. Elle avait entendu des rumeurs d’auditions pour l’École nationale et s’y refusait : « ce que je connaissais de la danse, c’était la danse classique ou la danse folklorique et… rendue à douze ans, ni l’une ni l’autre ne m’intéressait ». Elle arrête complètement la danse. Animée par un désir d’aider les autres, elle étudie alors en éducation spécialisée. C’est pourtant indirectement ces études, qui semblent de prime abord éloignées de sa future carrière, qui la ramèneront à la danse. À 22 ans, elle retourne sur ses pointes pour lui permettre de « sortir de [s]a tête ». Elle décide de s’enrôler dans le parcours professionnel en danse à l’Entrechat, à Québec, et se tourne progressivement vers la danse moderne, surtout par curiosité. La danse a graduellement glissé vers le centre de sa vie : « Je faisais ça entre autres choses et, sans que je m’en rende compte, je faisais juste ça ».

En 1986, l’Université de Montréal offre un cours sur la technique Cunningham et elle s’y inscrit. Sa professeure, Lucie Grégoire, s’entraîne avec un groupe de danseurs et l’invite à s’y joindre. C’est dans ce groupe qu’elle rencontrera les autres co-fondateur.rice.s de ce qui deviendra Circuit-Est. Le groupe, une dizaine de jeunes danseur.se.s, commence à s’entraîner ensemble dans le loft de l’un d’entre eux, Richard Simas. Une fois celui-ci expulsé de son logement, où danser ?

Francine Gagné © Emmanuel Jouthe
Francine Gagné © Emmanuel Jouthe

Fonder Circuit-Est à la sueur de leurs fronts

C’est en 1987 que Louise Bédard, Sylvain Émard, Francine Gagné, Lucie Grégoire, Carole Ip, Rodrigue Jean, Jocelyne Sarrazin, Richard Simas, Lee Anne Smith et Tedi Tafel créent officiellement Circuit-Est. Ils et elles ont trouvé un espace pour la danse de 4 500 pi2 au 1881 rue Saint-André, où le propriétaire, le poète Alain Horic de l’Hexagone, est sympathique à leur projet. Il s’agit de la première institution de danse à l’est de Saint-Laurent. L’espace sera divisé en deux studios – A et B – qui sont encore aujourd’hui actifs dans l’espace Saint-André. Ce premier espace prend forme au prix de grands efforts. Chacun.e paie sa part du loyer et des coûts des rénovations. Le groupe s’entraîne le matin, répète en après-midi et rénove le soir. Les danseur.se.s paient tout de leur propre poche : presque aucune subvention n’est obtenue pendant la première décennie d’existence. Les rénovations leur permettent d’avoir des studios où travailler, mais, par exemple, il a fallu quinze ans avant que le corridor entre les deux studios soit chauffé!

Une fois sorti des rénovations majeures, Circuit-Est offre ses studios en location pour la communauté de la danse et propose des classes d’entrainement aux professionnels ce qui lui permet d’obtenir une subvention du Conseil des arts de Montréal. C’est en 1995 que prend forme le rêve de regrouper les compagnies dans un même lieu et d’avoir un espace de production pour y travailler avec les décors et les éclairages. Grâce à une subvention du Fonds de Lutte à la pauvreté, l’organisme peut, dès 1998, se doter d’une équipe permanente – un.e coordonnateur.ice et un.e adjointe – plus de dix ans après sa fondation. La personne engagée à la coordination quitte très vite et l’équipe doit vite trouver un remplacement. C’est à ce moment que Francine Gagné accepte le poste, sous condition que, si elle n’est pas heureuse dans ces fonctions, elle quittera six mois plus tard – elle est encore là vingt ans plus tard. Autodidacte en gestion, elle se consacre dès lors au bon fonctionnement de Circuit-Est, mais continue la danse en tant qu’interprète jusqu’en 2004.

 

L’édifice Jean-Pierre-Perreault et le renouveau

L’année où elle arrête officiellement la danse est la même où la Fondation Jean-Pierre-Perreault doit cesser ses activités dans l’édifice qui porte maintenant ce nom, à la suite du décès de Perreault en 2002 et des difficultés financières de l’organisme. Trois ans plus tard – années bien remplies de démarches politiques – le Ministère de la Culture et des Communications octroie le bâtiment, resté inoccupé jusque-là, à Circuit-Est pour qu’il continue d’appartenir à la danse, qui plus est à une structure qui dépasse le chorégraphe.

Avant tout cela, il fallait créer des environnements de travail adaptés à la réalité du milieu de la danse : le contrôle indépendant de la température des studios, par exemple. Cette fois, Circuit-Est avait les moyens de ses ambitions. Même si l’édifice avait déjà été occupé pendant quelques années par la Fondation Jean-Pierre-Perreault, beaucoup restait à faire. Construite en 1907 pour abriter l’église anglicane Saint-Thomas, la bâtisse a vécu plusieurs existences. Après sa fermeture en 1949, elle est investie quelques années par la troupe de théâtre Les Compagnons de Saint-Laurent, avant d’être à nouveau vouée au culte, puis à la danse. Les travaux majeurs mèneront à l’ouverture du nouvel espace de Circuit-Est en janvier 2008, au 2022 rue Sherbrooke Est. Tant qu’à être dans la poussière des rénovations, l’espace Saint-André a aussi eu droit à une cure de jeunesse – et à un système de chauffage fonctionnel : « Circuit-Est ne voulait pas d’un taudis et d’un château ». Maintenant, les deux pôles peuvent servir le milieu dans un environnement favorable à la danse. Les compagnies et danseur.se.s qui louent les studios peuvent y travailler les éclairages et le décor en plus de la chorégraphie. Circuit-Est permet, à partir de ce moment, d’avoir un espace pour penser le spectacle de danse comme un tout.

Studio Peter-Boneham © Vanessa Forget
Studio Peter-Boneham © Vanessa Forget

Partage et développement professionnel : une structure unique

L’installation à l’édifice Jean-Pierre-Perreault est une renaissance pour Circuit-Est. La reconnaissance liée au projet a permis d’aller chercher de nouvelles subventions et la disponibilité des locaux, de générer des sources de revenus. Après plus de vingt ans d’activités, Circuit-Est pouvait finalement penser à la pérennité et développer son rôle de centre chorégraphique. Mais qu’est-ce que cela implique au juste ?

Il s’agit ici d’une structure presque unique : « Je ne connais personne qui a le même travail que moi ». Elle connaît des organismes semblables en Europe, à Barcelone notamment, ou encore le Centre de création O Vertigo à Montréal, mais ce n’est jamais tout à fait identique. Le CCOV, par exemple, n’offre pas de perfectionnement professionnel. Avant tout un lieu de partage, le bâtiment abrite Circuit-Est et huit des compagnies membres, toutes indépendantes artistiquement. Il y a mise en commun des lieux, des ressources et même une structure administrative partagée pour ceux et celles qui le désirent. Certain.e.s peuvent demander des services de communications par exemple – et payer pour la part de temps utilisée. Lieu de recherche-création, de développement professionnel et de services pour les artistes, la transmission du savoir est au cœur des activités. Six à huit résidences sont offertes par année pour du mentorat des résidences studio ou techniques. Aux finissant.e.s des écoles de danse, Circuit-Est offre trois accès payés à l’ensemble de sa programmation, dont un est financé par les compagnies membres. Accueillir de jeunes danseur.se.s et compagnies permet aussi de préparer la relève que Francine Gagné aime beaucoup accompagner. Lors des Vendredis portes ouvertes, l’équipe aide les artistes dans diverses étapes vers la réalisation d’un projet : « J’aime ça aider le monde à réaliser leurs projets. J’aime voir les jeunes… Un moment donné, quelqu’un entre dans les bureaux en disant ‘J’ai eu ma première subvention’ et ça me touche ».

C’est l’humanité qui prime avant tout chez Circuit-Est. Francine Gagné dit d’ailleurs qu’elle choisit une équipe qui a un souci, une sensibilité à l’égard de la réalité des danseur.se.s bien avant les connaissances techniques, qui, elles peuvent s’acquérir : « Je veux m’entourer de gens qui veulent évoluer et qui me permettent d’évoluer ».

Studio Jeanne-Renaud © Vanessa Forget
Studio Jeanne-Renaud © Vanessa Forget

Ouvrir les esprits

La mission première de Circuit-Est est d’abord et avant tout de soutenir les artistes et la recherche-création, mais Francine Gagné est convaincue des bienfaits de la danse « pour la santé, la confiance, la créativité » et amène cette forme d’art aux gens par plusieurs moyens. À chaque année, depuis six ans, un grand événement de médiation culturelle est mis en place par Circuit-Est. Par exemple, cette année, Silence, on danse ! a fait vivre l’expérience aux jeunes du Secteur des sourds de l’école Lucien-Pagé et avec ELLES dansent! Envers et contre tout, une vingtaine de jeunes femmes en situation de handicap découvriront la danse et ses bienfaits. Ceux et celles qui participent ont non seulement droit à une belle expérience, mais certain.e.s continuent à venir voir les projets réalisés.

Lors de l’arrivée de Circuit-Est sur Sherbrooke, elle a voulu que les gens autour connaissent le lieu, sachent ce que c’est, un centre chorégraphique. L’équipe a distribué des invitations à venir visiter les lieux dans les boîtes aux lettres du voisinage et plusieurs sont venu.e.s et ont été surpris.e.s. Lors des Journées de la culture, la danse s’est invitée sur le trottoir devant l’édifice Jean-Pierre-Perrault : « Quand l’autobus 24 arrivait, s’arrêtait, tout le monde dans l’autobus regardait ce qui se passait. Je trouvais ça l’fun de sortir la danse du lieu. »

This Duet That We’ve Already Done (So Many Times) © Maxime Robert-Lachaîne

La médiation culturelle et la mission principale de Circuit-Est ont un effet commun : ouvrir les esprits. L’exposition à la danse et à celle qui se fait ailleurs permet de développer les pratiques et d’être en contact avec de nouvelles approches, de nouveaux univers. La présence à Montréal de vitrines comme le FTA et Danse Danse par exemple stimule une recherche constante. Les échanges internationaux entre Circuit-Est – surtout depuis l’établissement sur Sherbrooke – et divers partenaires durables permettent non seulement le rayonnement de la danse montréalaise et la découverte d’autres approches, mais profitent aussi aux gestionnaires qui s’enrichissent au contact d’autres façons de faire. Tout cela permet de créer une communauté et de mieux la servir.

C’est d’ailleurs une communauté qui mériterait d’être encore plus décloisonnée selon Francine Gagné. Les liens entre anglophones et francophones devraient être resserrés, les personnes racisées devraient être mieux représentées et les femmes, mieux reconnues : « Quand j’ai construit la programmation, j’aurais pu faire ça les deux doigts dans le nez, mais j’aurais eu onze hommes, quatre femmes ? No way. J’ai plus de difficulté à trouver des femmes qui enseignent. Celles qui ont des enfants et qui sont interprètes en ont assez. […] Je vois beaucoup d’hommes qui ont une famille, qui ont une carrière de chorégraphe et qui enseignent partout dans le monde. C’est étonnant. Il y a plein de femmes dans le milieu de la danse, mais pas dans tous les rôles ».

De nombreux projets et défis continuent d’attendre Circuit-Est qui cherche constamment à améliorer le service aux artistes, à favoriser la recherche-création et à se faire toujours plus inclusif. Des débuts de vache maigre aux multiples possibles de l’édifice Jean-Pierre-Perreault, Circuit-Est est animé de passion, de partage et de sensibilité.

 

Un texte de Virginie Savard

 

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