Karine Lavoie, directrice du Cirque Hors Piste

Karine Lavoie, directrice du Cirque Hors Piste

Visages des faubourgs #2 

Cirque Hors Piste à la Nuit aux flambeaux 2018
Cirque Hors Piste à la Nuit aux flambeaux 2018 © Emily Turmel

 

Sur le parcours du Village de notre Nuit aux flambeaux sur les faubourgs,  plusieurs ont eu un grand coup de cœur pour la performance des jeunes participant.e.s de Cirque Hors Piste. Dans l’îlot Sainte-Brigide-de-Kildare, foyer de multiples projets dont ceux du Cirque, mais également du futur Cube, les spectateur.ice.s en ont eu plein la vue avec jongleries et tissu aérien devant la magnifique rosace de l’église. Le Cirque Hors Piste a fait naître l’émerveillement devant son art et il y a encore bien plus à savoir à leur propos. Le Cirque Hors Piste, bien que ce nom ne date que de 2011, lors de leur transformation en OBNL, pratique le cirque social depuis 1995. Les programmes se développent partout dans le monde, mais Cirque Hors Piste est le premier – et encore le seul – au Canada à se consacrer uniquement à ce créneau.

 

Un parcours atypique

Karine Lavoie est la directrice générale de Cirque Hors Piste depuis deux ans, mais son histoire avec l’organisme remonte à bien plus loin. L’organisme était tout d’abord un programme social du Cirque du Soleil appelé Cirque du Monde Montréal et offrait des ateliers auprès des jeunes marginales.aux et/ou en difficulté. Alors au cégep en danse moderne, active dans les milieux militants et sur la scène punk, Karine est parmi la première cohorte de participant.e.s aux ateliers qui recrutent alors des jeunes au centre-ville (on peut d’ailleurs l’apercevoir dans Quand le cirque débarque en ville, film qui documente le projet !). Dès lors, elle gravitera toujours autour de cette sphère et se développe en tant qu’artiste dans des petites troupes qui tourneront dans la province. Elle se spécialise en tissu aérien et en main-à-main. « Le cirque est venu vraiment me rejoindre. C’était comme une voie naturelle après la danse, ça venait chercher quelque chose de plus acrobatique, mais aussi au niveau de la créativité : le sens un peu marginal des arts du cirque est vraiment venu me chercher ».

Karine Lavoie ©Sage Rebelle

Quelques années après sa première participation aux ateliers, le Cirque du Monde développe des projets en Afrique de l’Ouest et Karine doit quitter sa troupe car on lui offre, du jour au lendemain, d’aller animer des ateliers au Sénégal, puis au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Cameroun. D’abord engagée pour un contrat de six mois, elle fera des allers-retours pendant deux ans pour offrir les ateliers de Cirque du Monde aux populations locales. À son retour, elle sépare sa vie en trois : elle s’entraîne le jour avec sa partenaire, Marie-Noëlle Thibault, elle est instructrice de cirque pour Cirque du Monde (au Québec, cette fois !) et elle commence un emploi chez CACTUS Montréal, de la récolte de données. Cette incursion, où elle renoue avec son amour du communautaire et des rencontres humaines, l’emmènera à travailler dix ans là-bas, en tant qu’intervenante sociale. C’est grâce aux expériences du terrain et à ses lectures personnelles qu’elle construira son expertise. Elle commence à plein temps, de nuit, et continue à s’entraîner le jour : « Je buvais des Gurus à cette époque-là [rires] ».

C’est dans le cadre de cet emploi qu’elle développe un projet d’ateliers de cirque ambulant de rue où les intervenant.e.s se déplacent pour rencontrer les gens. Le but est de rejoindre, dans les parcs où elles se tenaient, des populations que les ateliers fixes du Cirque du Monde n’arrivaient pas à mobiliser, et ce, tout en favorisant la cohabitation sociale : « Ce qu’on a remarqué, c’est que les gens qu’on rejoignait pouvaient, après ça, montrer à faire du cirque à des familles qui étaient dans le parc aussi. C’est là que les relations pouvaient changer. Soudainement, cette personne-là, qui pouvait faire peur, montre à ton enfant à jongler. »

À un certain point, la place du cirque au sein de CACTUS Montréal a pris de plus en plus d’ampleur et un poste de coordination est créé pour gérer ce projet. C’est bien sûr elle qui l’obtient jusqu’à l’autonomisation de Cirque Hors Piste en 2011. Le travail à plein temps est malheureusement peu compatible avec l’entraînement. Ses nouveaux horaires ne concordant pas avec ceux de son ancienne partenaire de tissu aérien, elle essaie de s’entraîner seule, mais peine à trouver la motivation sans projets créatifs concrets. Alors âgée de 35 ans, une pratique qui lui permettrait de maintenir son niveau impliquerait de l’entraînement au moins cinq jours par semaine : c’est la retraite du cirque. Toutefois, autre détour dans son parcours, une décision difficile arrive : elle quitte en 2012 pour un poste de développement des partenariats internationaux pour le volet d’action sociale du Cirque du Soleil. Lors de la vente du Cirque du Soleil, qui donne lieu à des restructurations, elle revient tout de suite à Cirque Hors Piste. Forte de son expérience et des modèles inspirants qu’elle a vus dans son voyage, elle a comme ambition de développer l’organisme dans cette perspective.

 

Le défi du cirque social

Le Cirque Hors Piste s’inscrit dans le vaste réseau du cirque social, mais aussi de l’art social au Canada. Le but est d’utiliser l’art pour renforcer l’estime des groupes rencontrés : « Une des choses qui me dérangeait profondément dans les ateliers [quand elle était participante], c’est que les gens nous présentaient comme des jeunes en difficulté, pratiquement dans la rue […] Je faisais du cirque et j’étais engagée dans des petits projets dans le communautaire et une de mes batailles c’était qu’on reconnaisse que la marginalité n’égale pas nécessairement la difficulté ».

C’est principalement par ses partenaires que Cirque Hors Piste s’est implanté dans Centre-Sud et auprès des gens. En Marge 12-17, Dans la rue, CACTUS Montréal et Plein milieu sont parmi ces premiers collaborateur.rice.s. L’installation dans l’Îlot Sainte-Brigide en septembre 2017 a aussi permis le développement de nouveaux liens, dont celui avec Les chemins du soleil. L’organisme offre maintenant toute une gamme d’ateliers et de services créatifs en plus de concevoir des créations collectives et des événements spéciaux. Pour chacun de ces projets, c’est une équipe mixte d’intervenant.e.s sociaux.ales et d’instructeur.rice.s de cirque qui accompagne les participant.e.s, afin que l’activité soit la plus nourrissante possible. Les jeunes – âgé.e.s d’entre 15 et 30 ans – sont au cœur de la mission. « C’est sûr qu’il y en a qui ont des défis au niveau de la toxico, de la précarité résidentielle ou de la santé mentale, on les accompagne selon les besoins, mais on ne part pas de leurs problèmes. Au contraire, on veut valoriser leur différence, leur marginalité ». Décrire la mission de Cirque Hors Piste en une phrase ? « Nous croyons que les jeunes marginalisé.e.s ou à risque d’exclusion devraient pouvoir contribuer pleinement à leur communauté, qui se trouvera enrichie de leur créativité et de leur résilience. Nous voulons bâtir une société qui permet à tous ses jeunes de s’épanouir comme citoyen.ne.s à part entière ». Dans le cadre de ses fonctions de directrice de Cirque Hors Piste, elle gère surtout administrativement l’organisme. Elle accompagne son équipe d’intervenant.e.s sociales.aux et instructeur.rices.s de cirque, mais elle ne participe plus directement sur le terrain. Elle passe quand même voir les jeunes en pleine création : « Ça fait du bien de voir pourquoi je suis dans le bureau aussi longtemps ».

Le Cirque au Grand banquet du p'tit gars de Sainte-Marie (août 2017)
Le Cirque au Grand banquet du p’tit gars de Sainte-Marie (août 2017) ©Christina Alonso

Les retombées des activités de Cirque Hors Piste sont impressionnantes. Chaque année, 700 jeunes participent aux projets. Chacun.e est accompagné.e vers l’élaboration d’un projet de vie et augmente ses compétences d’employabilité. Des jeunes sont d’ailleurs engagé.e.s comme aide-instructeur.rice.s et quarante jeunes participent aux quatre créations collectives annuelles de Cirque Hors Piste. Les représentations publiques de la troupe sont rassembleuses et favorisent les rencontres entre des gens de tous les horizons. Exemple du succès et de la pertinence des projets, plus d’une trentaine d’entrevues sont tenues pour sélectionner les 10 jeunes qui peuvent être retenu.e.s pour une création collective.

 

Continuer

Malgré tout cela, beaucoup de travail est à faire sur le plan de la reconnaissance. « Avec un statut qui est toujours entre deux chaises » – sociale et culturelle – l’organisme ne semble pas assez l’un, pas assez l’autre pour correspondre aux catégories de financement. Cirque Hors Piste n’a donc actuellement aucune subvention au fonctionnement et doit opérer par projet.

L’intervention culturelle par le cirque n’est pas de la production, ni du spectacle professionnel avec billetterie, et donc, par la nature fondamentalement sociale de l’organisme, n’est pas finançable par les conseils des arts municipal, provincial et fédéral. N’entrant pas dans les cases du milieu culturel, le Cirque se fait aussi parfois répondre qu’il n’est pas assez du côté social. Il est toutefois financé, selon le projet et les années, par le volet d’intervention sociale à l’arrondissement ou celui de prévention à l’itinérance au fédéral, par exemple, pour ses programmes de pré-employabilité. Ce dernier étant entre deux programmes stratégiques, il y a tout de même un financement à combler entre juin 2018 et avril 2019. « On a une année plus tough. J’ai l’impression d’être une agente de financement. Ça prend vraiment beaucoup de place ».

Après plus de vingt ans à mettre les arts du cirque au service de la communauté, le Cirque a toujours de la difficultés à faire financer ses activités. L’organisme est donc très dépendant des subventionnaires. L’événement Hors Piste, qui en sera à sa 8e édition cet été, a subi les à-coups de cette situation : « Parfois, on a plein de « oui » de suite, comme l’an dernier. Mais on a eu des « non » surprenants cette année; on a failli annuler l’événement ». L’événement Hors Piste aura tout de même lieu grâce à l’élan des partenaires et du milieu communautaire. « C’est du tricotage de budget », mais ça vaut la peine. L’événement Hors Piste, dans le Village, sur Sainte-Catherine, demeure un des projets favoris de Karine Lavoie, principalement pour le travail collectif qui précède : « Des gens qui fréquent CACTUS fabriquent des décors, une gang de jeunes de cirque préparent une création, plein de gens s’impliquent la journée même : l’envers de cet événement me fait tripper. L’implication des gens, le fait de leur laisser la place, et reconnaître leur talent, c’est quelque chose que je porte beaucoup ».

Cirque Hors Piste, c’est bien plus que le cirque, c’est surtout l’individualité de chaque jeune, la manière de la mettre de l’avant et de la faire entrer en dialogue avec celles des autres.

 

Événement Hors Piste ©Youssef Shoufan
Événement Hors Piste ©Youssef Shoufan

 

Un texte de Virginie Savard

 

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